La poliomyélite – Interview de Évelyne Moïse

 pour Eradication de la Polio, Lettre du Gouverneur

R1760 : Tu nous as paru très concernée : quelles en sont les raisons ?

Évelyne Moïse : Concernée au titre de ma sensibilité personnelle : c’est vrai que nous avons la chance, en France, grâce à la vaccination systématique généralisée depuis longtemps, de ne plus connaitre dans notre entourage de personnes atteintes de poliomyélite paralysante et de ses séquelles, mais j’en ai côtoyé beaucoup dans mon enfance en Côte d’Ivoire, et, revenant du Népal, elles étaient nombreuses, sur les marches de Pashupatinath mendiant auprès des passants détournant souvent le regard de leurs jambes inertes et déformées. Car c’est une maladie effroyable pouvant condamner en quelques heures des enfants en bas âge à une vie définitivement d’handicapés sévères en quête de dignité, … quand ils ne meurent pas d’atteintes pulmonaires ou d’encéphalites.

Nous ne pouvons pas l’oublier …même si nous sommes passés de 350 000 cas au monde il y a 30 ans à 22 cas l’an dernier, que 200 pays sont définitivement protégés et que les 2 pays endémiques restants (l’Afghanistan et le Pakistan) et la vingtaine de pays « Poliofree » mais à haut risque de voir la maladie se réinstaller, nous sont éloignés tant géographiquement que de nos préoccupations.

Concernée en tant que Rotarienne, car trop fière que la Fondation ait pris l’initiative il y a 30 ans d’éradiquer cette affreuse maladie par ses campagnes de vaccination, seul traitement de prévention puisqu’aucun traitement curatif n’existe. Bien qu’admirative des résultats spectaculaires du programme Polio plus qui en fait une des avancées majeures du 20ème siècle, j’avoue ne m’être pas fait un devoir de me tenir plus au courant de l’actualité de cette lutte contre la polio et  me rassurais de n’être qu’ « à ça » de l’éradication définitive de cette maladie. Je regrette de ne pas davantage en relayer l’information, et constate qu’hormis nos dons réguliers, peu de clubs organisent des manifestations spécifiques pour cette cause, occasion de sensibiliser et de mobiliser le grand public.

Alors, parlons-en… :  nous qui marchons, courons, pédalons, conduisons, dansons, … participons à ce monde sans polio. Un peu d’inspiration pour des manifestations attractives permettant de collecter des fonds. Allons-y.

 

R1760 :Qu’est ce qui rend la situation actuelle problématique à «ça» du but d’un monde sans polio ?

Évelyne Moïse : La menace est encore là ; tant qu’existe un seul cas dans le monde et donc du virus sauvage circulant dans la planète, tous les enfants non ou mal vaccinés sont à risque de maladie. Tout doit être fait pour stopper la transmission du Polio virus sauvage pour éviter la résurgence.  Le risque d’épidémie restera tant qu’il n’y aura pas l’éradication complète de la polio dans les pays encore endémiques.

 

R1760 : Quels sont les problèmes ?

Évelyne Moïse :sur le plan de l’accessibilité : qu’elle soit entravée par l’insécurité des pays en guerre, ou entravée par les barrières géographiques, culturelles ou religieuses. La vaccination se fait souvent  au porte à porte dans les régions endémiques ou à risque de ré-importation quand l’accès aux soins est limité avec faible couverture vaccinale systématique, la densité et mobilité de la population importante, les conditions sanitaires mauvaises.

sur le plan vaccinal proprement dit :

  • la vaccination injectable     VPI qui inocule un Polio virus inactivé (contre les trois Polio virus 1,2et 3), donc ne pouvant pas transmettre la maladie, protège l’individu, mais ne permet pas d’interrompre la maladie car il ne génère qu’une très faible immunité au niveau de la muqueuse intestinale. Or c’est par le tube digestif que le polio virus  sauvage entre dans l’organisme et c’est par lui qu’il  va essaimer et contaminer d’autres personnes.  Le VIP est utilisé en pays non endémique. Après avoir été limités par sa disponibilité et son coût (1 dollar la dose VPI contre 12 à 18 cents la dose de VPO), nous disposons depuis récemment d’un volume suffisant de VPI à prix abordable pour une utilisation à l’échelle mondiale.
  • la vaccination orale VPO, soit VPO b bivalente (contre deux Polio virus 1 et 3), soit VPO t trivalente (contre les Polio virus 1,2,3), si simple à administrer (2 gouttes dans la bouche) et peu chère, concerne des virus vivants, bien que très atténués, qui vont se répliquer dans les intestins pendant une période limitée mais suffisante pour développer une immunité en synthétisant des anticorps (c’est le principe de toute vaccination) prêts à combattre le virus. Une partie de cette souche vaccinale de virus vivants atténués est excrétée avec les selles dans la nature, pouvant contaminer d’autres personnes chez lesquelles, si elles sont à très faible niveau d’immunité, le virus atténué peut continuer à circuler sur une durée prolongée, lui laissant le temps de subir des mutations génétiques, risquant de lui faire acquérir la capacité de provoquer une paralysie !  Cela a été le cas  avec les vaccins trivalents, composés du virus 2,  et dans des pays pourtant non endémiques, dits « à haut risque » provoquant des cas de PPPV (poliomyélite paralytique post vaccinale) alors que le Polio virus  sauvage 2 a été éradiqué en 1999. Bien sûr, les risques de ce VPO t l’emportant sur les avantages, il a été remplacé par le VPO b.

Le vaccin idéal serait celui qui induit une immunité muqueuse intestinale tout en étant sûr.

 

R1760 : L’argent est-il le nerf de la guerre ?

Évelyne Moïse : Bien que les problèmes d’accessibilité à la population infantile aient été évoqués plus haut, le coût est un autre vrai problème : Une campagne de vaccination coute 1 milliard de dollars par an. Il y a 400 millions d’enfants à vacciner chaque année.  L’investissement concerne aussi :

  • la recherche médicale pour la mise au point de vaccins plus efficaces et plus sûrs, de nouveaux médicaments antiviraux,  et toute l’infrastructure autour de l’acheminement des fournitures médicales (porte-vaccins pour les conserver au frais), de la livraison, la communication, la formation des bénévoles.
  • de meilleurs outils de diagnostic et de surveillance : Seul un faible pourcentage d’infections se transforme en maladie paralytique, alors cliniquement décelable. Il faut analyser l’échantillon de selles pour confirmer la présence du Poliovirus.  Il faut aussi analyser les échantillons d’eau dans les réseaux d’assainissement.

Un pays est déclaré et certifié « Poliofree » lorsqu’aucun nouveau cas n’est survenu depuis 3 ans et qu’aucun virus n’a été retrouvé ni chez les enfants paralysés, ni dans les égouts et rivières du pays.

  • La mise au point d’une cartographie de système d’information, de surveillance et de contrôle,  géographique notamment utiles pour des campagnes de vaccination ciblées, la création de centres d’opération d’urgence
  • mise au point d’un système de collecte et de partage des données pour la prise de décision collective avec les partenaires engagés dans cette IMEP (Initiative Mondiale d’Eradication de la Polio)
  • l’embauche de 150 000 professionnels de santé pour faire du porte-à-porte afin de n’oublier aucun enfant.

 

 

R1760 : Sais-tu que Charity Navigator a attribué 4 étoiles à la Fondation Rotary ?

Évelyne Moïse : Oui, c’est mérité. Elle a fait d’un monde sans polio sa priorité absolue : c’est en  1985 que le Rotary international a donc lancé la 1ère et plus importante initiative de santé publique internationale soutenue  par le secteur privé avec une  importante levée de fonds.  La Fondation a su galvaniser le soutien politique et financier, créant depuis 30 ans le plus grand partenariat mondial entre secteur privé et public engagé dans le programme POLIOPLUS sans relâche, permettant d’augmenter le nombre de bailleurs de fonds et d’améliorer la surveillance de la maladie.

Il faut maintenir la couverture vaccinale maximale dans tous les pays, même réputés débarrassés. Ce combat de la Fondation est le nôtre :  Nous aurons contribué à écrire une page d’histoire de la planète lorsque la poliomyélite sera totalement éradiquée, comme l’a été la variole. Nous aurons amélioré des vies permettant à des millions de personnes de marcher …qui auraient pu être paralysées, et indirectement aurons économiser entre 40 et 50 milliards de dollars en frais de santé.

Il faut maintenir l’effort de collecte de fonds absolument.  Chaque rotarien, chaque club, chaque District (donnant 20% des fonds DDF) doit se mobiliser dans ce challenge. . L’un de nos partenaires la Fondation Bill and Melinda Gates s’est engagée sur 3 ans à doubler la mise jusqu’à 50millions de dollars par an.

Le Rotary met le paquet en annonçant le déblocage de subvention de 96.5 millions de dollars.

 

Nous sommes responsables de ces enfants : ils ont besoin de notre aide. Alors, allons-y ! 

 

En complément : Cliquez pour écouter l’interview de Didier Fosse sur l’antenne de France Bleu Pays de Loire

 


Interview  – Rotary D1760
Novembre 2018

 

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